Dans le passage

Donner une seconde vie, communiquer sa passion, perpétuer une mémoire collective, recoller les morceaux, créer ensemble quelque chose de nouveau : pendant cette nouvelle journée d’arpentage avec l’École Parallèle Imaginaire, cinq habitants de Remouillé ont, sans le dire, mis la transmission au cœur des échanges.

Quand je les retrouve au pied du grand bâtiment gris floqué Le Grand détournement, on sait déjà que la journée sera dense. Mais puisqu’on a un peu d’avance, Simon et Guillaume de l’École Parallèle Imaginaire ne peuvent s’empêcher de nous emmener, Erell (coordinatrice du Projet Culturel de Territoire) et moi, à quelques rues de là, au cœur de cette commune de Remouillé qu’ils semblent déjà connaître comme leurs poches. Ils la parcourent depuis leur précédente résidence, avec l’intuition que c’est ici, dans le village de Jean-Pierre Garreau, que pourrait s’imaginer leur projet. Pendant cette courte promenade matinale, ils nous amènent à débusquer dans les coins de rues les vestiges du style de l’architecte : fourmillant, alambiqué, fait de colonnes et enchevêtrements qui ont survécu ça et là.

De retour sur la place de la Bosselle, face à l’école publique encore silencieuse, Constance Coudrin nous ouvre les portes du Grand Détournement, la ressourcerie de Remouillé. Un petit jardin potager, un barnum où s’empilent rollers, parapluies, jouets d’extérieurs et rapidement nous entrons dans le bâtiment. L’abondance, du minuscule pin’s Garfield à la grande scène de chasse tissée sur une toile jaunie sur laquelle Guillaume jette son dévolu. On parcourt ce labyrinthe miniature fait de poussettes, de cabas et de chichas, de chemises à carreaux, d’assiettes soigneusement entassées, de barbies assises sur une vieille machine à coudre Singer. L’utile et le loisir, à portée de main et à petit prix.

Constance nous parle de donner une deuxième vie à ces objets, de les transmettre à ceux qui en ont besoin, du rôle social des ressourceries dans les villages, de son souhait de créer du lien à travers les ateliers qu’elle organise avec les habitants, à travers des événements festifs, ouverts. Face à cette générosité, Simon et Guillaume lui dévoilent le projet qui naît petit à petit : l’envie de faire un ParadiseFest pour célébrer le paradis au sens large ici, à Remouillé. Imaginer avec les habitants une fête communale au début de l’été comme il en existait avant, qui pourrait se transmettre, se perpétuer. Guillaume évoque la possibilité de détourner les objets stockés à la ressourcerie, de les utiliser dans une dramaturgie, et même de proposer aux habitants de participer à des ateliers de création de costumes, d’étendards faits de ces tissus, de velours, de napperons et dentelles. Les idées sont lancées et l’envie partagée.

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C’était une époque où les commerces étaient ouverts le dimanche et où on allait au café à la sortie de l’église. Enfin les hommes. Les femmes faisaient plutôt les courses pour la semaine.

Nous ressortons dans l’agitation de l’école de Remouillé qui a pris vie et remontons la côte qui jouxte l’église pour repasser, comme en juillet dernier, devant chez monsieur Sauvaget avant de suivre la pente douce de la rue résidentielle de Bellevue où nous attend Bernard. Le natif de Remouillé, crâne chauve et regard rieur, s’étonne de nous voir arriver en nombre. Finalement, ils sont autant à l’intérieur, réunis dans la grande salle à manger vitrée et lumineuse qui surplombe les champs en contrebas de Remouillé. Cette vaste plaine qui se transforme parfois en lac lorsque la Maine déborde et donne raison au patronyme de la commune.

Nous nous installons face à Bernard, assis à côté de sa femme, Maria, native du château de l’Ardrère de l’autre côté du village, et de son ami Francis, arrivé à 20 ans à Remouillé il y a 70 ans de ça. Des mémoires de la commune. Simon et Guillaume les questionnent sur leurs souvenirs des fêtes, celles qui revenaient d’années en années. Les Fêtes-Dieu, quand est-ce que c’était déjà ? C’était au beau temps, c’est sûr ! L’ambiance, les gens, les décors, ils s’en rappellent : les reposoirs entourés de fleurs et de feuillage ramassés par les enfants et disposés rue du calvaire ou place de l’étendard, la sciure teintée au sol le long des rues, le curé qui était dans un quoi ? Dans un dais ! porté par les marguilliers, au service de l’église pour l’année. Et toute une procession de Rémouilléens endimanchés et chapeautés, accompagnés par les mélodies de l’harmonie. 

Mais tout ça c’est terminé, les Fêtes-dieu, les Interclochers et leurs concours de ski sur des douelles de barriques tirées par des tracteurs. Tout ça remplacé petit à petit par les associations sportives. Aujourd’hui il n’y a plus de fête à Remouillé, même plus de comité. Mais Bernard ne se plaint pas. Son rendez-vous à lui c’est le mercredi aux boules, ça c’est sacré. Et son paradis, il le trouve dans sa rue, entouré de ses jeunes voisins qui s’y sont installés et qui invitent toujours Bernard et Maria à leur méchouis en juillet.

C’est aussi ça Remouillé, c’est familial, il n’y a pas de grande fortune, il n’y a pas de clans comme dans d’autres communes. Quand tu entres dans un café, tu peux bien t’asseoir à n’importe quelle table.

À celle de Bernard, nous buvons un muscadet de chez Richebourg, le dernier viticulteur de la commune, un deuxième quand-même, le temps de rigoler des surnoms donnés dans la commune (grande taule, nez de boeuf, milletaille) et nous repartons à pied, doublés et klaxonnés dans la côte par Francis qui rentre au volant de sa 106 et disparaît un peu plus loin.

Nous revenons sur nos pas pour arriver au domicile de Ben Lechapus, installé à l’ombre du calvaire, dans l’ancienne supérette de Remouillé adossée à la ressourcerie. Le carrelage en mosaïques de petits carrés multicolores, les conduits qui filent le long des murs en gardent les traces et se mêlent aujourd’hui au charme dépareillé, brocanté, raccommodé de vieux meubles en bois et de fauteuils en cuir chinés. Moustache, cheveux négligés sur le cou dissimulés par un bonnet, boucle d’oreille, vernis multicolore et veste de travail, Ben Lechapus partage cette maison-atelier avec Vanessa, sa compagne et artiste comme lui. Ils y confectionnent tous les deux des œuvres qui puisent dans ce qui existe. Ben récupère des bouteilles de Coca, des tuyaux, des vieux jouets, les entrepose sur ses tables en tréteaux ou sur une vieille table à repasser transformée en pupitre, les triture, détourne, expérimente pour donner à ces matériaux une nouvelle vie sonore, musicale.

Nous nous installons dans le puits de lumière où de grandes plantes exotiques ont trouvé un climat propice et Ben nous décrit en quelques mots son univers artistique, son spectacle familial, à la frontière entre théâtre de rue et musique électro. Il évoque aussi le tissu artistique qui grandit dans la région et jusqu’à Remouillé, cette commune qui mélange natifs du coin et nouveaux arrivants comme lui. Dans cette fête du paradis dont lui parlent Simon et Guillaume, il entrevoit déjà l’idée d’installer un jardin sonore et même pourquoi pas un orgue éolien confectionné avec des déchets plastiques. Nous le quittons sur cette projection insolite en milieu d’après-midi et partons pour notre première et unique excursion hors du bourg.

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À quelques centaines de mètres, Simon Delhommeau nous accueille sous un crachin, à la Caffinière, petit groupe de maisons caché derrière les vergers qui longent la départementale. Le nom Delhommeau est connu dans le coin, d’ailleurs il nous explique que sa famille reste attachée à cette terre, dans tous les sens du terme. Fils du directeur et petit-fils du créateur des Côteaux nantais, celui qu’on surnomme dans le coin Le Shériff est habitué à présenter son travail, son engagement, sa réflexion pour faire au mieux, dans l’écoute de la nature, du vivant, des hommes aussi. En déambulant le long des vergers, il nous parle de Goethe et de la biodynamie, de la nécessité de communiquer, d’échanger, de faire de la pédagogie pour expliquer les traitements utilisés sur ses pommiers. Nous goûtons aux pommes à chair rouge tout en comprenant le cycle, le rythme de ses vergers.

On tente d’imaginer à la fois la beauté des fleurs roses au printemps et la fatigue des nuits sans sommeil à rallumer les bougies pour ne rien céder au gel qui frappe désormais chaque année. Nous levons les yeux sur un grand chêne de 600 ans, descendons le chemin pour découvrir un lacet de Maine caché derrière les arbres et remontons par les hangars où se superpose une architecture impressionnante de pallox vides. Nous suivons les allées entre les serres où poussent des aubergines, les enclos de chèvres dont il connaît tous les noms et revenons à l’entrée de la ferme pédagogique qu’il imagine, expérimente, peaufine pour transmettre sa vision de l’agriculture.

C’est ici que nous nous séparons pour la fin de journée. Guillaume et Erell direction La Planche, Simon et moi vers une dernière étape, à quelques pas du point de départ de notre journée. David Trewick, propriétaire de la demeure, nous attend dans le jardin qui descend doucement jusqu’au manoir où a vécu l’architecte Jean-Pierre Garreau au XIXe siècle. Tous les week-ends ou presque depuis des années, il le retape pour redonner vie à cette bâtisse devenue vétuste, laissée à l’abandon. Il s’efforce de conserver ce qu’il peut de l’existant : des lattes de plancher, des cheminées, l’escalier central, un simple crucifix, tout ce qui a survécu au temps et à la pluie.

Dans le jardin, là où les légendes racontent que des tunnels traversent la ville, il creuse, excave, découvre des éclats de marbre jetés trois mètres sous terre. Il recolle les morceaux, reconstitue une plaque hornée de “Un ange de plus au” qu’il fixe à l’entrée du tunnel. Mais il sait que la transmission s’est rompue. Que beaucoup a été perdu, jeté, pillé et que peu de traces demeurent. Alors il imagine, reconstitue, explore, et comme Garreau qui inspirait son architecture de ses voyages dans le monde entier, David Trewick érigera bientôt dans le jardin un véritable candélabre barcelonais face à l’immense arbre du Liban planté il y a plus de cent ans par l’architecte.

C’est ici, dans ce jardin où se réimagine l’héritage de Garreau, que je quitte Simon. Avec la sensation que la profusion des idées et des envies rencontrées dans la journée sera une source foisonnante pour le projet de l’École Parallèle Imaginaire.