En contrebas

Grimper sur une colline, surplomber la vallée, descendre les chemins escarpés et rejoindre la rivière, monter à l’étage pour échapper à la crue, se reposer quelques mètres sous le chemin, évoquer des vies souterraines, à l’abri des regards. 

Pendant la première semaine d’arpentage de l’École parallèle imaginaire, Léa, Simon et Guénolé ont exploré les reliefs et se sont plongés dans les souvenirs d’habitants pour appréhender ce territoire, ses nœuds et ce qui se dit en creux.

Leur semaine a commencé le lundi 11 avril, la mienne deux jours plus tard. Ce matin-là, ils n’ont pas randonné dès l’aube, comme la veille, en longeant la Sèvre pour rejoindre leur point de rendez-vous. Quand nous nous rencontrons, ils ont pourtant déjà leurs chaussures de marche, prêts à suivre leur guide du jour où bon lui semble.

Nous nous retrouvons à l’entrée du musée du Vignoble Nantais, bloc horizontal entouré de vignes semi enfoui à la sortie du Pallet. Il pourrait être un symbole de ce pour vivre heureux vivons caché dont nous parlera quelques minutes plus tard Clotilde Dupré Brachu. La responsable du Pays d’Art et d’Histoire du Vignoble Nantais nous accueille dans le musée, sous le regard jovial d’une dame allaitant ses nouveau-nés au muscadet. Face à Léa (paysagiste), Simon (comédien et metteur en scène) et Guénolé (architecte et scénographe), déjà imprégnés du paysage en seulement deux jours et nourris de leurs premières rencontres, elle s’attache à répondre personnellement et intimement à leurs questions.

Elle connaît bien la région et ceux qui habitent ce coin de vignoble, mais avant tout paysan. Elle nous parle de modestie à outrance, d’un terroir qui ne se revendique pas, de châteaux qui se cachent dans le contrebas des collines, d’un territoire de passage qui se demande comment exister.

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Quand il y a du gel, il n’y a pas que les vignerons, tout le monde s’inquiète.

Elle nous le montre en faisant le tour du musée qui offre un panorama de la géologie du vignoble, replonge le visiteur dans son histoire par le prisme de ses outils, des sécateurs aux tracteurs antiques en passant par de monumentaux pressoirs en bois. Au milieu de tout ça, nous nous arrêtons devant une image d’un paysage de Saint-Fiacre couvert de vignes. La photo n’est plus fidèle à la réalité, nous nous en rendrons compte quelques minutes plus tard, dans cette commune où les champs et pâtures ont grignoté du terrain.

Sur place, Clotilde nous invite à regarder les pierres, les traces du passé dissimulées entre deux maisons, elle se désole de bâtisses laissées à l’abandon avant de nous emmener lever la tête au pied au château du Coing niché au bord de la Maine. Autour, Léa, Simon et Guénolé s’imprègnent, questionnent, notent. Léa prend le temps de s’arrêter, de sortir son carnet de croquis pour garder des traces d’un arc en schiste, reste du presbytère, d’une fenêtre à meneau et d’immortaliser un coin de rue avec son vieux Minolta argentique.

Nous quittons notre guide à midi et repartons vers Gétigné : camp de base de L’École parallèle imaginaire pour la semaine. Au bord de la rivière, à côté de familles profitant du soleil des vacances d’avril, ce temps de pause est l’occasion de sortir et de superposer les cartes IGN pour définir à coups de feutres les frontières officielles de la communauté d’agglomération Clisson, Sèvre et Maine. L’index sur la carte, ils apprivoisent les reliefs, supposent les vignes, marais et plaines que composent ce territoire aux trois extrémités (en forme de dinosaure nous dira même un peu plus tard une élue).

La copilote garde une carte en main et nous prenons les petites routes à la rencontre de lieux qui ont piqué leur curiosité. Nous traversons des communes surplombées d’églises aux architectures disparates, empruntons des chemins de coteaux qui longent la rivière sans la voir et arrivons à proximité de grandes buttes dénudées, protégeant une surface nommée vaguement “point de stockage”.

Après quelques recherches, les mots « mine d’uranium » émergent. Intrigués, nous descendons à pied dans le creux de la vallée, nous sentons le tapis changer sous nos pas, observons la végétation née dans ce paysage chaotique, dans une atmosphère particulière. De vieilles pancartes nous préviennent d’alarmes, de tirs. En remontant le relief, nous croisons des queues de serpents qui se dérobent devant nous avant de reprendre la route pour Pont Caffino, Château-Thébaud puis Monnières, sa grotte, son terrain de foot et ses ronces qui nous laissent découvrir Port Domino sur l’autre rive.

On est contents que vous soyez là pour éclairer le territoire.

Jus d’orgeat, jus d’orgeat-menthe, jus de menthe, grenadine : une pause au soleil pour préparer la fin de journée et la rencontre dans un domaine avec une dizaine d’élus, réunis pour entendre ce que l’École parallèle imaginaire vient faire par ici. Comme à chaque rencontre, Simon pose le cadre, présente, résume. Un projet artistique qui n’a pas encore de forme définie. Qui va s’inventer en fonction de nos rencontres, de nos questionnements sur ce territoire. Impliqués et heureux d’entrevoir le regard sensible que Léa, Simon et Guénolé souhaitent apporter sur leur territoire, ils sont rapidement mis à contribution pour dévoiler leur rapport intime à cette région. Est-ce qu’il y a un lieu méconnu que vous aimez particulièrement ? Comment voyez-vous le territoire dans 10, 20, 50 ans ? Ils répondent aux questions, débattent, annotent les cartes IGN et font ressortir des interrogations et inquiétudes évoquées le matin même avec Clotilde : est-ce que le territoire aura toujours son identité dans quelques années ? Est-ce qu’il sera englobé dans la métropole nantaise ? Est-ce que c’est inquiétant ? Enthousiasmant ? Et nous nous quittons sur ces questions la nuit tombée, après une dégustation de muscadet et une visite de chai, entourés de milliers de bouteilles, de dizaines de tonneaux, de sept péchés capitaux et de quelques vertus sculptées sur les murs.

Le lendemain, pour la dernière journée de cette première semaine d’arpentage, Anne-Marie Neau nous accueille dans sa maison nichée le long de la Sèvre. Depuis deux ans, elle a dû la quitter pour rejoindre l’Ehpad du Bon vieux temps, à quelques kilomètres de là, laissant vide cette bâtisse à étage au centre du Liveau, hameau de la commune de Gorges où habitent encore de deux ses 7 enfants. Quatre d’entre eux : Jean-Claude, Bernard, Yves et Philippe, l’entourent pendant cet échange au soleil, sur la terrasse de la maison familiale.

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C’est ça maman, on est tous nés là ?

L’air de famille est attendrissant : leurs yeux bleus profonds, leur visage poupons, leur complicité aussi. Leur mère tend l’oreille, fait répéter quelques fois mais garde la tête alerte, à l’âge où ses jambes ne suivent plus. Ils laissent parler celle qui, à 98 ans, se remémore parfaitement son histoire et celle de ces quelques maisons, alignées du même côté de la route. Ici, pas de vignerons mais un bourrelier, un tireur de sable, des ouvriers pour extraire du granit dans une carrière, à l’entrée du hameau, qui deviendra ensuite une plaine pour jouer à la boule nantaise, avant que la TV arrive et ne rompe les relations. Les enfants reprennent la parole pour évoquer leur rapport à la rivière, la pêche, les étés passés dans l’eau, les crues de 1960 et 1983 qui obligèrent à monter à l’étage, l’histoire de ce coin aussi, terre des guerres de Vendée. Une balade, quelques sourires de l’aînée qui confesse sa joie de parcourir de nouveau son village, et nous la quittons pour retrouver dans le centre de Clisson notre dernier guide de la semaine.

J’aime pas les vignes, je trouve ça moche.

Damien Mousseau est jardinier et photographe. Lorsqu’on le rencontre, il a en main ses bonnes paires de chaussures de randonnées qui l’accompagnent dans chacune de ses explorations. Il part souvent en balade et sort parfois son appareil pour constituer une œuvre où la nature trouve sa place, dans le détail, dans le proche, dans les lignes, les traits que dessinent les feuilles à la surface de l’eau ou les touffes d’herbes trempées après l’orage. Arrivés au point de départ de notre marche, accueillis par un chaton, un chien, une couleuvre et quelques rainettes, on comprend rapidement, et tout au long de la marche qui nous fait longer la Sèvre, que Damien a un attachement particulier à ce qui a une âme, ce qui a vécu.

Il nous explique que 15 jours plus tôt le paysage était très différent : que tout a poussé, des haies au champ sans vache qu’on traverse, orné d’un majestueux arbre mort. Nous longeons la rive vendéenne, ombragée, celle qui reste abritée des arbres et qui fait face aux pâtures de l’autre côté. C’est ici, en contrebas du chemin, que Damien aime siester. Nous arrivons aux Trois Provinces : village frontière et Loire-Atlantique, Vendée et Maine-et-Loire pour entamer la côte sur l’autre rive. Damien aime ce chemin, il sent qu’il est vieux. Il n’hésite pas à le quitter d’ailleurs, à aller voir un peu plus loin, retrouver les restes d’un bout de mur en pierre. Nous atteignons un grand amas de rochers, caché dans le creux du chemin, qui nous fait découvrir la vue sur la vallée encaissée, et en face de nous, le hameau d’où on est parti une heure plus tôt. Pas de vigne ici, mais une jungle de buissons et d’arbres en renaissance, sans bruit, dans laquelle se cache peut-être sous les pierres quelques genettes, chats sauvages au corps moucheté.

Quelques croquis, quelques clichés, et nous faisons le chemin du retour au pas de course car cette première semaine se termine déjà.

Nous nous quittons quelques minutes plus tard et je laisse Léa, Simon et Guénolé repartir avec leurs notes, leurs enregistrements, leurs croquis et tous les questionnements nés de cette première semaine d’arpentage. Ce temps du terrain, de la rencontre, de l’observation, de l’échange, a déjà fait émerger des lignes, des creux, des nœuds. Avec le recul et quelques semaines de réflexion, l’École parallèle imaginaire reviendra dans la région. Peut-être que d’autres arpenteurs rejoindront l’aventure et apporteront eux aussi leur regard sensible jusqu’à l’aboutissement et la concrétisation de cette exploration du territoire, en juin 2023.